UTGM 2004
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Le CR de Beaujo
Il est 4h du mat et je suis de méchante humeur. J’ai dormi 3 heures, j’ai le dos en vrac, j’ai déjeuné d’un bout de pain sec, j’ai oublié mon ravitaillement. Et à l’horizon se présentent 82 km ce qui est au-delà de mon record. Des coureurs sont en retard et nous faisons le pied de grue dans la nuit. Je me suis mis une pression énorme : Tu vas au bout de l’UTGM, tu t’inscrits à la Transe-Gaule, tu abandonnes et tu le suivras sur le Net. Pas d’autres alternatives. Je suis de méchante humeur, et je vais pourtant passer une journée exceptionnelle. La veille, arrivée en Bretagne, installation de toute la petite famille au camping, passage à la plage, ravitaillement chez Leclerc pour nourrir ce petit monde. Et crac, le dos se tord en raison d’un sac trop chargé. Ca commence pas trop bien. Pap (l’homme aux 8 chronos entre 3h et 3h02 au marathon) a la gentillesse de passer me chercher pour rejoindre le camping, lieu de notre départ. On va au bout du bout de la presqu’île de Ruiz. Il fait beau. La mer nous entoure. On est bien. Là-bas, Marmotte et Brunor ont déjà monté les tentes. Les coureurs et accompagnateurs arrivent peu à peu, avec parmi eux des UFOs : Manu Dos Santos (7ème à Saint-Fons), Kiki et son accent de Carcassonne, Titi44 venu en préparation de la Transe-Gaule (en compagnie de Noêlle et de leur fils Kevin qui feront toute la boucle en VTT) et des potes de Brunor qui semblent tous au moins un marathon des Sables derrière eux. (3 Bernards, Alain dont j’aimerais bien avoir la même forme dans 25 ans, Hélène, et une dame, dont j’ai oublié le prénom, au rire si communicatif, et … Christiane Lecerf, participante à Surgères et aux championnat du Monde à Uden). Brunor précise le road-book pour le lendemain, certains ne prennent pas de notes, ils vont sembler un peu le regretter le lendemain (Brunor, si tu veux les noms de ceux qui chahutaient dans le fond :-p) …). Le groupe se scinde. Repas du soir au resto pour les uns, au camping pour les autres. Titi44 et Noëlle me convient à une assiette de pâtes. On fait plus ample connaissance. La nuit tombe, c’est intime, un bon moment. Dodo, vers 10 heures, difficile de dormir, empli d’incertitudes, j’angoisse. Le dos bloqué, ça doit venir de là. Demain, ça ira mieux, tu verras. Marmotte et Pap se couchent également. Ben, vous le croirez, ou non, mais une Marmotte, ça ronfle ! 3 heures, sonnerie, préparation, rangement des tentes, petit déj frugal. Et … dos bloqué. Mon gars, cette fois-ci, on va voir si ton aptitude à résister à la douleur. 4h20 : tout le monde est là, c’est parti. Brunor souhaitait qu’on reste ensemble les premiers kilomètres, histoire de familiariser chacun avec les repères. Bon, tout le monde s’ébroue dans la nuit. Des fourmis dans les jambes. Très vite, je me retrouve seul. Avec Brunor qui ferme la marche, histoire de ne pas perdre ses ouailles en cours de route. On passe Port Navalo, on longe la côte. Il fait encore trop nuit pour voir le paysage. Brunor me guide. Je n’arrive pas à voir les repères. 15 minutes de course. Déjà la souffrance, c’est pas un dos, c’est un manche à balai. Il amorti plus rien : tout changement d’appui ou de relief, toute aspérité mal négociée me coupent le souffle. Je me retiens plusieurs fois de ne pas gémir sous la douleur. S’il s’agissait d’un banal entraînement, j’arrêterais sur le champ. Mais la Transe-Gaule, c’est un sacré objectif. Le cap est maintenant derrière nous, le ciel entame un dégradé bleu magnifique, au dessus de la mer. Le portable de Brunor sonne. « Continue ! » dit-il. Je continue et … me perd. Le temps de m’apercevoir de la méprise, Brunor est déjà passé. « Mince, j’accélère ou pas ? Comme il me croit devant, il va aussi accélérer ! Donc, à la régulière, ça sert à rien. Et pas besoin de se mettre dans le rouge, il reste encore 75 km, ça viendra bien assez tôt ». Allez, on va suivre tranquillement le chemin. Et là, miracle, dans cette nature accueillante, après 7 ou 8 kilomètres, le dos se détend peu à peu ; Je commence à profiter du paysage. Un chemin sauvage et accueillant, le long d’une côte torturée et sereine. Nous sommes à marée haute. La terre à tribord, l’eau à babord, et des silhouettes en équilibre dans le petit jour naissant. Tout le monde attend à l’entrée d’un village. Le groupe se reforme avant d’arriver chez une amie de Brunor, qui nous a préparé un formidable petit déjeuner. Solide, boissons chaudes. Une table magnifique. Sur une terrasse, au bord de la mer. Premiers échanges d’impressions. On range les frontales, on tombe les vêtements chauds. Je profite des sucres en morceaux pour me constituer un semblant de ravitaillement. On repart. Tous devant, Brunor et moi derrière. Mon guide est incollable. Sur le parcours tout d’abord, où immanquablement, à chaque carrefour, il indique le droit chemin. Sur le paysage ensuite. C’est simple, j’ai l’impression de courir avec le Guide Michelin. C’est très plaisant de découvrir la Bretagne de cette façon. Quelques images en mémoire : ce moulin à marée, le levé du soleil sur le Golfe (il me semble qu’il se lève au … Nord, mais je suis pas bien doué en orientation) et ce Tumulus de César, d’où l’on peut apercevoir l’Atlantique au Sud et la petite mer (Mor bihan) au Nord. Voilà environ 20 kilomètres que l’on court. Brunor impeccable dans son rôle de serre-file. Il fait le serre, et je fais la file (euh, ne vous méprenez pas, avec un seul l à file, hein !). De temps en temps au gré des difficultés d’orientation, nous retrouvons quelques autres coureurs, qui reprennent bien vite du champ. Kiki et Pascal font l’aller-retour en VTT entre les participants. Jusqu’à ce que nous croisions Manu qui s’est fait le tour d’une presqu’ile gratuitement, et qui râle un peu (euphémisme). Brunor reste avec lui. Je me retrouve seul. Bon maintenant, ça va devenir le grand jeu de l’orientation. Le chemin quitte la côte, passage en forêt, ça fait du bien alors que le soleil commençe à cogner dur. Il longe des parcs à huitres, des marais, la marée commence à redescendre. Un moment, on fait route commune avec Titi44 et sa famille. Il me met une mine à chaque fois, et je le récupère au carrefour suivant, lorsqu’il cherche sa route. Puis, plus personne. De sa foulée impressionnante, il prend le large. Sûr qu’il va faire un truc sur le parcours Roscoff-Gruissan Plage. Un passage magnifique, sur un pont au milieu de la mer. Et c’est déjà le lieu de ravitaillement. Brunor nous a organisé, pile poil au marathon (5h25), un ravitaillement complet. Eau, pain, fruits secs, bananes, charcuterie, … Ca tombe vraiment à un bon moment, lorsque la lassitude commençait à se faire sentir. J’en profite pour récupérer un peu, dans la position dite « du Furet » (euh, si vous avez encore un peu de patience, elle est décrite un peu plus loin »), une banane, remplissage de la poche à eau et je repars, j’ai peur de ne plus avoir envie si je reste trop longtemps. La femme de Manu indique que je suis 4ème. Quoi ? Ben, ils sont passés où, les autres ? J’en ai pas doublé un seul ! Et c’est reparti. Toujours en solo. La mer est basse. Les anses se transforment en vaste marécage ; Le soleil tape, mais je ne souffre pas de la chaleur. J’ai opté pour le maillot UFO à manche longue et ça protège bien. Et une casquette aussi, en changeant, à chaque changement de cap, le sens de la visière en fonction de la position du soleil. Quelques gorgées toutes les 10 minutes, avec un sucre une fois sur deux. A présent, je continue dans la Lande avec moins de conviction. Je me suis fixé plusieurs buts pour cette journée. 1) Arriver et casser la spirale de l’abandon. Pas d’arrivée, pas de Transe-Gaule. 2) Arriver avant que la batterie du Forerunner ne soit vide. Ca veut dire 15h pour 82 kilomètres. A priori faisable, mais rien ne semble jamais acquis en ultra. 3) Arriver avant l’entraîneur virtuel du Forerunner, réglé à 6 km/h, comme un marcheur. Les jambes commencent à être lourdes. Au détour d’un petit cap, je ne trouve pas le bon chemin, je m’énerve, me démoralise et marche un peu. Puis à nouveau la course. Quelques kilomètres plus loin, nouvelle erreur, je me retrouve dans la cour d’une ferme, avec 3 chiens pas franchement accomodants. Nouveau coup au moral. On revient sur le bitume. D’habitude j’aime. Là non. Je gueule un coup, comme ça, gratuitement. Je sais qu’il va falloir longer une route à fort traffic et ça ne donne pas envie. 50 kilomètres et quelques en courant. 10 kilomètres d’avance sur le forerunner. Je passe à la marche, décide d’arrêter l’ultra, de consacrer du temps à ma famille et bla et bla. En tout cas, un nouveau challenge se présente. Garder cette 4ème place. Y’a aucun intérêt, mais chacun trouve sa motivation où il peut. Lac de Noyalo. Erreur de parcours, je suis sur la rive. Mince, faut remonter dans l’autre sens ! J’ai plus envie. Juste besoin de m’asseoir, de pleurer, et d’attendre que quelqu’un passe. Seulement, je ne suis pas sur le bon itinéraire, et même si quelqu’un passe, ça changera rien à l’affaire. Faudra quand même avancer. Alors ? Avançons. Marche le long d’une nationale. Pas passionnant. Mais en marchant, je tiens le 6 à l’heure. Au fond de cette interminable ligne droite, je me retourne. Personne. Reprise de la course. Maintenant, pour me rattraper il va falloir que les gars en remettent un coup. J’essaye d’atteindre 12 km d’avance sur le Forerunner. Ca ferait 2h d’avance à l’arrivée sur un marcheur potentiel. C’est con, mais ça donne un but. On arrive dans la forêt. Une succession de passages boueux. Là encore je me remets à marcher. Le chemin est encore long (20 kilomètres) mais le petit jeu de l’orientation est super sympa. Arrêt remplissage de la poche à eau auprès d’un couple de personnes âgées. Ils me demandent d’où je viens, où je vais. Ils semblent impressionnés. A vrai dire, moi aussi. L’eau a un goût de tuyau, mais ça fait quand même du bien. On retrouve le bord du Golfe. Ca faisait longtemps. Et voilà qu’un banc, dans un endroit ombragé, m’appelle. J’en profite pour une 2ème position du Furet. La position du Furet, ben, c’est Furet qui m’a appris ça, au 24h de l’INSA. Tu t’allonges sur le dos et tu mets, jambes pliées, les pieds sur une chaise pendant quelques minutes. Ah ! Que c’est bon ces quelques minutes ! Une voix « Vous êtes blessé monsieur » J’ouvre les yeux, sur une paire de jambes féminines « Euh, non, tout va bien, merci » Mince, je m’étais endormi. Allez, c’est reparti. Faut dire que pendant ce temps, le Forerunner, il m’a pas attendu. On arrive sur des sentiers connus, empruntés par le marathon de Vannes. Retour à la civilisation. 2 options proposées par Brunor ; Franchir le pont où allonger de 3 kilomètres pour contourner via le Port. La question ne se pose même pas. Ce sera par le Port. C’est le dernier effort. Le Port, puis Cap au Sud vers Conleau. En face, pile au moment où je bats mon record de distance (bon OK, j’ai un peu beaucoup marché, mais ça compte quand même, non ?) j’aperçois toute la troupe, c’est chouette : tout le monde fait le grand tour par le port. Tout le monde arrive au bout de l’étape. Je suis très heureux de les voir. Une belle journée, des beaux paysages, de nouvelles rencontres, un sentiment d’apaisement intérieur, une progression sur le chemin de la réflexion. Que pouvait-on souhaiter de mieux pour ce jeudi 20 mai. ? Merci encore une fois à toi Brunor. Et je souhaite à chacun d’entre vous de vivre des journées aussi intensément. |